Fat bottomed girls

Back to business, babe.
Pour cet article de reprise, je saute sur l’occasion d’un article du Telegraph qui m’a taquiné les globes et les lobes ce matin:

https://www.telegraph.co.uk/news/2019/01/19/opera-brings-blind-auditions-hunt-diverse-new-stars/?fbclid=IwAR2k4uAoTLUkPHL77a2PgEjVqQGNAvXAeT_Rp_gaRwlTnjIBoktrYmLxmzI

L’idée, serait de valoriser des auditions de chanteurs à l’aveugle, où le jury n’aurait dans un premier temps pas accès au CV des candidats, et ne jugerait que sur la voix. Noble, noble idée! Peuchère, que celà chatouille donc ma glande zététique! Penchons-nous sur l’affaire.


La première partie de l’article nous détaille un nouveau protocole d’audition, qui permettrait de se défaire des biais inhérents au « look » des artistes et à leur background artistique, et ainsi d’occulter les biais inhérents à l’âge, au physique (sont mis en avant le surpoids ou encore les handicaps) mais aussi au « résumé » (in English, dear) des participants, autrement dit leur parcours dans une grande école ou leur milieu social.
On peut immédiatement se féliciter d’une telle démarche, nombre d’artistes ayant depuis longtemps prouvé que les désavantages physiques peuvent ne pas empêcher le développement d’une voix magnifique:

Thomas Quasthoff chante Schubert en duo avec Daniel Barenboim
https://www.youtube.com/watch?v=pze4NxCOjg0

Eat my zetetic

Ici, il me semble intéressant de faire un point sur la méthode. Sans l’intention d’être docte, laissez moi vous rappeler une charmante technique, qui a notamment permis de faire voler des avions, créer des médicaments, ou encore le superbe PC sur lequel je vous écris ces lignes: la méthode scientifique.
Le protocole le plus largement adopté en science (et le plus éprouvé) pour une expérience, est dit de la randomisation en double aveugle.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tude_randomis%C3%A9e_en_double_aveugle


Le principe est que pour limiter au mieux les biais statistiques et cognitifs, ni l’expérimentateur ni le sujet ne doivent savoir ce qui est administré, ni à qui (dans le cas de la médecine, par exemple). Un spécialiste tiers recueille les résultats et les analyse. Non content d’être utilisée dans de nombreux domaines scientifiques, ce protocole sert également dans les dégustations de vins à l’aveugle, pour définir le plus précisément possible les qualités organoleptiques d’un vin. Pourquoi ne pas l’appliquer à la musique, au chant?

Si le protocole détaillé dans notre article semble bien répondre au premier critère « aveugle » (le jury ne sait pas, ne voit pas qui il auditionne), le deuxième critère aveugle n’est déjà pas respecté: il faudrait premièrement que le candidat ne sache pas pour qui il auditionne (ce qui risque d’être compliqué: on ne rentre a priori pas au Royal Opera House pour aller cueillir des fraises devant le Dalaï Lama).
Deuxième biais que je perçois: les résultats doivent être analysés et interprétés par des pairs indépendants et anonymes (c’est la « revue par les pairs ». Les pairs étant bien entendu des spécialistes reconnus du domaine. A ce sujet, comment définir un spécialiste d’opéra? Est-ce un chanteur renommé? Un directeur? Un journaliste spécialisé dans la critique?
Le jugement et l’appréciation d’une voix, s’ils font appel à des critères objectifs (justesse des sons, exactitude de la restitution de la partition, emploi du style adéquat à l’oeuvre etc), font également appel à l’émotion, au ressenti, au vécu de l’auditeur (des données impossibles donc à quantifier).
Mais encore, un chanteur, si virtuose soit-il, est-il apte à juger des autres voix? Un directeur d’opéra est parfois (et même de plus en plus souvent) un spécialiste de la gestion et de l’administration; quand bien même serait-il un artiste, un metteur en scène est-il à même de juger d’une voix? un chorégraphe? un scénographe? Un critique, outre son talent littéraire et son expérience de l’écoute, a-t-il l’expertise du déroulement d’une production, du stress rencontré par les interprète et le personnel d’une maison en général?
Je laisse volontairement ces questions ouvertes, car je serais bien mal appris d’y apporter une quelconque solution, au vu de la complexité des situations et de la richesse des parcours individuels.
Je me sens toutefois les bollocks de faire une proposition: toutes les professions suscitées présentent des qualifications certaines dans le cas qui nous intéresse:
Le chanteur virtuose aura son expertise technique et son vécu des productions pour juger si une voix est apte à remplir un rôle, le directeur saura si le candidat peut remplir les conditions d’une entrée en casting (cohérence de la distribution, équilibre des voix), un critique aura lui (je l’espère) la mesure de l’appréciation du public, mais à celà on pourrait ajouter un phoniatre ou un ORL capable de juger de la santé de la voix par exemple. Un premier jury pourrait statuer sur la première étape de l’audition, puis un match retour serait organisé par une équipe différente, ou encore l’audition serait révisée en vidéo.
Certains de ces procédés sont, je crois, déjà utilisés depuis longtemps pour les concours d’orchestre. Pourquoi pas nous?

On en arrive alors à une question fondamentale: l’Opéra, est-ce avant toute chose de la musique? Du théâtre? les deux? dans quelle proportion?
Cette problématique noircirait sans doute des volumes entiers, je me propose donc de vous livrer succintement quelques unes de mes réflexions.



Musical, baby

Certes de chez certes. L’Opéra, c’est une affaire de musique, d’instruments, de voix, et l’acoustique dans laquelle on place tout ce bazar. Un grand nombre d’oeuvres au fil des siècles d’existence de cette forme d’art en Occident (je me pencherai sans doute un jour sur les formes d’Opéra existant par exemple en Chine, en Corée ou au Japon) ont été pensées pour inclure la théâtralité au sein même de la musique, de part l’emploi dramatique des instruments et de l’orchestration, mais aussi de la couleur et des voix employées pour dépeindre des caractères, et bien entendu de l’écriture musicale à proprement parler.
Je me suis régulièrement surpris à fermer les yeux et laisser mon imagination vagabonder lors de versions scéniques de Pelléas et Mélisande de Debussy ou encore du Tristan de Wagner. Mais si ces musiques proches de notre époque résonnent en nous, notamment par leur emploi fréquent dans la publicité ou le cinéma, d’autres ont des codes pensés pour le public de leur époque mais peut-être définitivement perdus pour nous. Je pense par exemple au genre de l’Opera Seria (si belle soit la musique, 4h de Semiramide en version concert, outre la performance athlétique des chanteurs, ça peut être un brin hardcore), qui n’a même pas été conçu pour une écoute attentive par un public assis et plongé dans le noir (invention récente, on en reparlera!).
Là encore, mon esprit critique me fait une petite sonnette. Les interprètes d’aujourd’hui, si l’on imaginerait une interprétation idéale et purement musicale, ne pourront pas se défaire de leur corps expressif, des émotions de leur visage, de leurs mains, de leur langage corporel tout entier, qui sont autant d’informations perçues par le public.
A moins de bander les yeux aux spectateurs/auditeurs (on s’aperçoit là encore du pouvoir de la sémantique…), on ne pourra les empêcher d’apprécier (au sens neutre) la proposition visuelle des artistes (volontaire ou inconsciente).

De plus, tant au niveau du public que des interprètes, que peut-on imaginer des attentes d’une personne qui a été nourrie par plus d’un siècle de cinéma, de télévision, etc. ? Nul doute que notre imaginaire est alimenté et influencé par des normes physiques, venues d’Hollywood, de la mode, de la publicité, et maintenant d’Instagram et autres réseaux sociaux. Mon âme éternelle et humaniste veut bien croire qu’une personne obèse puisse jouer magnifiquement un jeune premier ou une princesse, mais remplacez un instant dans votre esprit Daenarys Targaryan par Jabba le Hutt, et bonjour la dissonance. L’uniformisation des physiques saute aux yeux, dans le moindre tiers rôle d’une série Netflix l’acteur est ultra fit, les dents blanches, la peau impeccable. L’Opéra doit-il s’affranchir de ces codes? Le peut-il tout simplement?


A long time ago, in a galaxy far, far away

L’Opéra, et même l’illustre George Lucas l’a bien compris en créant sa légendaire saga de Space Opera, met en scène l’Idéal. Matière est donnée au fantasme, au rêve, à l’illusion, à l’Autre Monde. Les archétypes mis en scène ne résonnent en nous que par association à notre imaginaire, et nourris à la Belle au Bois Dormant, qui prétendrait rêver d’une princesse en obésité morbide?
Le problème selon moi n’est pas tant de traiter du rachitisme ou de l’obésité d’un artiste, mais bien de la question de la vraisemblance. Sur le papier, rien de moins vraisemblable que l’Opéra: je m’esclaffe encore à la réplique d’Omar Sy dans Intouchables (« C’est un arbre… qui chante… en allemand!! »). Sérieux les gars. Par rapport à nos standards actuels, à peu près tout déconne dans le business: rarement d’efficacité, de suite ou de logique dramaturgique dans les arguments (les scénars, qu’on dit aujourd’hui), le temps de l’action est étiré dans des proportions souvent incongrues (ah les vocalises d’une demi page sur une conjonction de coordination…).
Comment concilier cette double contrainte? L’Opéra est né et a grandi à des époques où n’existaient pas le cinéma, où la salle était allumée, où l’on pouvait mangeait, rire avec son besta et interpeller le chanteur… On est un peu loin de la vieille ralouze qui crôasse un « chhhuuut » au moindre froissement de bretelle! La notion de vraisemblance ou de suspension consentie de l’incrédulité comme qu’on dit au ciné (le contrat tacite signé par le spectateur, qui accepte de prendre l’illusion pour de la vraisemblance) n’était pas ressentie et pensée de la même façon qu’aujourd’hui. A l’ère du montage frénétique, notre oeil et notre marmelade grise sont en besoin constant de la suite logique, de l’enchaînement des plans savamment contrôlés, du signifiant maîtrisé à l’extrême: un « fusil de Tchekhov » (d’après Wiki: « chaque détail mémorable dans un récit de fiction doit être nécessaire et irremplaçable et où aucun de ces éléments ne peut être supprimé ») non exploité nous fera hurler, de même qu’une parte de rythme dans la narration, ou du mauvais emploi d’un « MacGuffin » (prétexte au développement d’un scénario, notamment réinventé par Hitchcock).

Die another day

Faut-il donc absolument mettre l’Opéra au diapason des autres genres contemporains? Doit-on uniformiser son contenu, sa présentation, son emballage pour coller aux attentes d’un public féru de cinéma et qui peut s’abreuver de contenu multimédia pour quelques poignées d’euros par mois?
La comédie musicale (ou musical) est un genre pourtant extrêmement populaire, et qui ne cesse d’accroître son public dans l’Hexagone: on y rencontre la fine fleur des beaux jeunes gens pleins de talents, capable de chanter, jouer, danser dans le même spectacle, avec parfois de superbes moyens niveau décors, costumes etc. Après le Regietheater, l’Opéra doit-il tenter de concurrencer sa ptite fillotte (ref Aux Visiteurs les mecs hein, détendez-vous tout de suite, jvous voir venir, bande de ptis hippocampes) sur le même terrain?
Peut-être pas. Si le genre a presque toujours bénéficié d’énormes moyens (je mets un gros bémol en pensant notamment aux créations d’Offenbach), avec un gros coup d’accélérateur lors de l’essor de la Tragédie Lyrique versaillaise (décors et machinerie dignes des meilleurs FX actuels, costumes fastueux, castings de superstars etc.), sa (re)naissance dans les Camerata de la péninsule italienne versait plutôt dans la puissance des émotions intimes, de la proximité avec les Acteurs (qui étaient donc comédiens-chanteurs, en hommage à la tragédie attique). Je crois que c’est encore là la force majeure de notre art: l’alchimie de l’intime et du grandiose. Bon nombre de compagnies aujourd’hui montent des opéras dans de petites formes, réduisant l’orchestre à son minimum, et employant des artistes « couteaux-suisses » aux talents éclectiques, et il me semble que c’est là notre sceptre d’Osiris. Hollywood ça peut franchement être de la balle comme de la grosse daube, tout comme l’Art et Essai: il faut un bon équilibre des deux types de productions pour faire avancer le bouzin, que j’dis!

Good old fashioned lover boy

Toutefois, ce serait nier les propriétés parfois transcendantes de la voix humaine. Parmi tous les instruments, c’est peut-être le plus intime, le plus intimement partagé par tous, et au pouvoir d’évocation le plus fascinant.
Oui. Placez-moi Montserrat Caballé à côté d’un ténor beau comme Ryan Gosling, et j’aurai visuellement un problème de suspension consentie de l’incrédulité comme on dit au cinoche . Mais sa voix matinée d’angélique violence m’évoquera pour toujours la jeune et vibrante Desdemone.


https://www.youtube.com/watch?v=4M5yy6O7tfI

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